Historique de la peinture en ALGERIE

Publié le par Peintresaci

  
 
Peinture. L’orientalisme en question
Passages en clair-obscur
Aux interrogations d’amis sur ce qu’est ou représente l’orientalisme, l’on hésite à répondre comme cela en quelques mots à propos d’une matière qui a pris tant de temps, couvert tant d’espace et soulevé nombre de controverses.

Pareils questionnements cherchent en fait à vous amener à en dire un peu plus sur ce mouvement artistique qui prit l’essor qu’on lui connaît début XIXe siècle pour faire tache d’huile ensuite tout le siècle d’après. L’orientalisme pourrait, par acception générale, être tout simplement compris ou défini comme étant l’étude des civilisations orientales. Comme il ne s’agit ici que de son volet pictural, lequel d’ailleurs puise ses origines dans l’art littéraire du XVIIIe siècle, il faut donc remonter aux récits de voyageurs et d’écrivains de l’époque, pour s’expliquer l’engouement manifesté depuis lors pour l’orientalisme. Des notes de voyages, du genre de celles de François Bernier qui en Inde, fut médecin de l’empereur moghol Aurangzeb vers 1668 ou de Jean Baptiste Tavernier parti visiter la Turquie, la Perse et l’Inde fin XVIIe, ont contribué à répandre ce goût pour les choses de l’Orient. Celui-ci sera encore plus manifeste début XVIIIe suite à la parution des Mille et Une Nuits traduites par Antoine Galland et des Mille et Un Jours sous la plume de Pétris de la Croix. Ces écrits et bien d’autres décrivant fastes et apparat des cours ottomanes et mogholes avaient eu pour effet de frapper l’imaginaire des princes et cours d’Occident, inspirant du coup des auteurs de renommée tels Voltaire et Montesquieu puis des romantiques comme Loti, Flaubert, Lamartine qui ne purent s’empêcher de faire le voyage pour l’Orient. Leurs notes et réflexions tout comme celles d’autres chroniqueurs d’Occident ont accompagné dans leur fantaisie des pinceaux aussi célèbres que ceux d’Ingres, Boucher, Tiepolo ou Fragonard qui s’employèrent à imaginer et peindre califes, bains turcs, harems et odalisques. Le gros de ceux que l’on qualifiera après d’orientalistes, sera constitué de Français dont quelques-uns accompagnèrent très tôt les armées impériales dans leurs expéditions coloniales et en particulier pour celle engagée en Algérie. De ces peintres de la conquête, on peut dire quelques mots de Dauzats par exemple qui consacra nombre de ses œuvres aux défilés empruntés par les colonnes de soldats de l’Empire marchant sur Constantine à travers les Bibans, d’où justement ses multiples Portes de Fer toiles visibles aux côtés de celles de Decamps et d’Eugène Flandin aux musées d’Orléans et Condi de Chantilly. iméon Fort, un autre peintre qui accompagna ces troupes d’abord à Constantine pour en dessiner l’attaque et le siège de 1836, s’en était allé après comme Horace Vernet, Detaille Edouard, peindre la smalah d’Abdelkader et la bataille d’Isly. Hippolyte Bellange et Adolphe Beaucé prirent eux également part à cette expédition en Algérie et peignirent force charges de cavalerie et de cuirassiers. Bellange laissa nombre de dessins sur ces scènes militaires et des prises des cols de Mouzaïa et de Teniet El Had.Quant à Beaucé, il saisira celles de Zaâtcha et de Laghouat respectivement en 1849 et 1852.

Si ces artistes affichèrent, pour ainsi dire, leur goût pour les batailles et les choses militaires, Chassériau, Guillaumet et Lazerges avaient pris, eux, le parti de s’intéresser plutôt aux gens du pays, d’en peindre le quotidien et d’en comprendre les us et coutumes. Il en fut de même pour Fromentin auquel il faut reconnaître le mérite d’avoir, en quelque sorte, dénoncé dans son Eté au Sahara, les massacres perpétrés par l’armée coloniale lors du siège de Laghouat alors que l’opinion en France était plutôt favorable à l’entreprise coloniale.

À L’orée de l’art moderne
Contemporain des peintres ci-dessus cités, Delacroix peignait, déjà dans son atelier parisien, Turcs et scènes d’Orient sans pour autant s’y être rendu, s’inspirant presque exclusivement des poèmes de Byron ou des relations de voyageurs revenant de Smyrne. Comme on le sait, l’occasion lui fut donnée de se rendre au Maroc, en 1832, pour accompagner le comte de Mornay dépêché en ambassade auprès du sultan chérifien. Il passera par l’Algérie, ensuite, avant de rentrer en France les yeux emplis de couleurs pour réaliser ses fameuses Femmes d’Alger dans leur appartement dont Renoir dira plus tard qu’il n’y avait pas de plus beau tableau au monde. En dépit de la nouveauté et de l’originalité des couleurs qu’il y révèle avec sa maîtrise du clair-obscur, ce n’est peut-être pas dans cette seule œuvre que l’on peut juger de toute l’habileté artistique de Delacroix. Elle est également à rechercher dans cette manière qu’il avait d’user de hachures et « tachetage », technique déjà observée dans certaines de ses toiles. Même procédé utilisé, d’ailleurs, après son retour du Maroc lorsqu’il peint ses Chevaux sortant de la mer ou sa Chasse aux lions. Les nouveaux sujets de prédilection de Delacroix n’étaient donc plus conçus uniquement en atelier, peu éclairé au demeurant, mais réalisés en extérieur, sans que ses personnages ne perdent pour cela de leur mystère comme tint à le faire remarquer Baudelaire. Des couleurs de Delacroix, Jules Laforgue dira en 1883 qu’elles constituaient, en fait, des « vibrations lumineuses colorées et d’incessantes variations ». C’est sûrement ces vibrations que Renoir décida d’aller chercher et trouver à Alger. Il en usera généreusement par la suite pour livrer personnages et paysages ruisselants de couleurs. Quel hommage, d’ailleurs, que celui rendu plus tard à Delacroix par Picasso, lorsqu’il interprétera à sa manière ses Femmes d’Alger. Dans la foulée de ces précurseurs de l’orientalisme, on verra ensuite, nombre d’artistes de tous bords et horizons, traverser la Méditerranée à la recherche de dépaysement : Cauvy, Huysmans, Deckers, Styka Dufy, Hambourg, Ziem, Lebourg, Marquet, Lurçat, Benjamin-Constant, Shonborn, Shreyer, Van Biesbrock, Picasso, Foujita et bien d’autres. Dans leurs propres tons et nuances, Vershaffelt et surtout Dinet, fixeront sur leurs toiles et pour la postérité un nombre infini de scènes typiques aujourd’hui disparues, tels ces mariages, enterrements, circoncisions, jeux de filles et garçons tous empreints de mystère et de volupté. Expressions et couleurs des Bezombes, Charles Dufresne, Jean Launois et de Maisonseul nous rappellent certaines touches à Matisse tandis que Les femmes de Tlemcen de Cortès évoquent pour nous rien de moins que le charme de l’Andalousie maure. A regarder aussi de près les travaux de Pierre Deval et du Poitevin, l’on ne peut s’empêcher de les rapprocher du fauvisme propre à Marquet, ni de relever cette étonnante proximité artistique entre Henri Chevalier et Raoul Dufy. Fastidieuse pourrait être l’énumération de tous ces artistes européens et autres passés par l’Algérie tant ils se comptent par dizaines et tant variés furent leurs styles et rapports avec l’orientalisme. Peut-être serait-il alors utile de voir brièvement quelle fut leur influence auprès de certains artistes algériens et d’autres nés sur la terre d’Algérie. A la période où ces peintres débarquaient en Algérie, il n’y avait pour ainsi dire pas de peintres figuratifs autochtones. Du fait de la longue présence ottomane en Algérie, on aurait pu penser que la miniature y était fréquente, ne serait-ce qu’à Alger. Il n’en était rien, car cet art de la miniature n’était pas si répandu en Turquie elle-même. De plus et comme dans la plupart des pays musulmans, la représentation humaine par l’image était pour ainsi dire rarissime voire proscrite, non par dogme mais par tradition et suivisme, l’art pictural tel qu’il se pratiquait alors en Algérie, se limitait à l’abstrait. Les artistes s’exprimaient via d’infinies combinaisons géométriques et de savantes variations et entrelacements de motifs floraux appelés en Occident arabesques. Il y avait bien sûr aussi l’enluminure et la calligraphie. Motif ornemental et iconographique par excellence, la calligraphie arabe et la peinture dite du « manuscrit » étaient ce qui se pratiquait le plus dans de petits ateliers d’Alger, de Tlemcen et de Constantine. Face aux quelques courants artistiques figuratifs qui se manifestaient ici et là en Algérie, l’administration coloniale se mit dès les années 1900 à vouloir les encadrer et à les encourager. Un musée municipal vit le jour puis un musée national et, enfin, une Ecole des beaux-arts, tous implantés à Alger, suivis aussitôt par l’apparition d’associations d’artistes et de galeries d’art. Des expositions furent organisées y compris en France au bénéfice surtout des orientalistes de passage et de peintres d’origine européenne. Peu d’artistes musulmans furent concernés par ces avancées. Le premier à voir ses efforts reconnus fut Mohammed Racim qui reçut, en 1924, le prix des Peintres orientalistes français puis le Prix artistique de l’Algérie en 1933. Les années 1940 virent l’émergence d’autres miniaturistes ou enlumineurs de talent tels Temmam, Yellès, Ali Khodja, Ranem. S’agissant de la peinture figurative orientaliste, elle eut parmi les Algériens de chauds partisans de la trempe de Hemche, Boukerche et Benaboura, pour ne citer que ceux-là. On est tenté, au passage, de noter ces similitudes entre les pinceaux d’Alfred Figueras et de Farès ou ceux de Boukerche et de Stycka par exemple alors que Hocine Ziani est allé, quant à lui, vers des sujets s’apparentant fort à ceux d’Horace Vernet. Abdelkader Guermaz est, selon moi, l’un des artistes qui ont le mieux réussi leur mue vers la peinture moderne abstraite avec une grande sensibilité.

Pas de générations spontanées
Pour ce qui est des peintres européens nés ou établis en Algérie, ils étaient naturellement plus nombreux et influents dans les associations d’artistes en Algérie. Les sujets traités par eux montrent à l’évidence un penchant pour les coins et lieux qui leur étaient familiers tels que places, plages et ports, plutôt que pour les oasis et le folklore saharien. Sauveur Galliéro avec ses Dancings et ses plages de Padovani et des Deux moulins, mais aussi Richard Ascione, Olynthe Madrigali, Michel Sturla et Louis Benisti avec leurs ports, jetées et fermes coloniales avaient réussi avec d’autres à dépeindre de manière marquante cette atmosphère propre et chère aux « pieds-noirs » d’Algérie. Quelques-uns de ces peintres avaient tout de même réussi à concilier à la fois leur appartenance à la communauté européenne et leur voisinage d’avec les populations musulmanes. Cela a été le cas d’Yvonne Herzig qui nous a laissé de touchantes processions de villageois kabyles sur fond de paysages montagneux. Raymond Martinez, Emile Caro et d’autres ont pu, également, nous faire partager la chaleur et l’animation des quartiers populaires musulmans d’Alger, d’Oran et d’ailleurs. Comme mentionné au début de cette contribution, les controverses ne manquent pas autour du thème de l’orientalisme. Les principales objections émises à l’encontre de ce courant viennent de ce qu’il soit advenu en Algérie en même temps que débarquaient les troupes coloniales, pour prospérer à l’ombre de l’occupation. L’autre réserve formulée à réside dans le fait que l’espace artistique en Algérie fut longtemps monopolisé à l’avantage quasi exclusif des peintres européens, y compris après 1907 date de fondation de la Villa Abdeltif. En dehors de ces critiques tout à fait justifiées, d’autres touchent à l’essence même de cette peinture et aux sujets traités par les orientalistes qualifiés indistinctement et abusivement de paternalistes voire de néocolonialistes. De tels jugements généralisés me paraissent excessifs comme si tous les artistes qui avaient peint en Algérie, y étaient venus avec l’idée d’imposer des modèles, des sujets voire une forme de peinture susceptible d’épauler l’administration coloniale dans son déploiement à travers le pays. Il y eut, certes, ces précurseurs du début de la pénétration qui, par leurs œuvres et engagement personnel, avaient contribué à glorifier l’entreprise colonisatrice. Il y en a eu, cependant, d’autres, ceux-là beaucoup plus nombreux et non des moindres, venus en Algérie avec rien en tête que de peindre scènes, sujets, cadres, lumière et mouvements alors insolites et nouveaux pour eux. Il faut par conséquent relativiser et reconnaître à ceux-ci le mérite de nous avoir laissé des témoignages précieux sur la vie, les populations et les paysages qu’ils ont décrits à travers les différentes régions du pays. En dehors de l’Italie peut-être, aucun autre pays n’aura été autant visité que l’Algérie et peint par autant d’artistes dont les toiles ornent aujourd’hui nos propres musées, d’abord, et des centaines d’autres à travers le monde, ensuite, sans compter toutes les œuvres se trouvant dans les collections privées. Même si comme cela a été déjà mentionné, les structures installées par l’administration coloniale n’ont guère au départ tellement profité aux autochtones musulmans, n’empêche qu’il en est plus tard sorti des artistes musulmans qui ont ensuite aidé et encouragé d’autres de leurs compatriotes bien plus nombreux à peindre, à s’exprimer et à s’émanciper. Comme dans ce domaine de l’art, il n’y a guère d’exemples de générations spontanées, c’est par évolution que l’on a vu apparaître chez nous et graduellement, de successives et différentes expressions artistiques qui, de l’art populaire en passant par le recours aux signes de la tradition, ont progressé vers de nouvelles formes de langage et de composition.
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